Corps (II)

Corps (II)

Je me souviendrai toujours de la première personne qui porta un regard dénué de prédation sur mon corps. La première remarque qu’elle fit portait sur une partie de mon anatomie à laquelle j’avais rarement prêté attention : « Tu as de si jolies mains ». Elle, pour sa part, avait les mains de la vieille butch habituée aux métiers manuels et salissants. Moi, je sortais à peine de l’adolescence, maigrichonne et mal dans mon corps, un corps que je détestais et que je cachais en couvrant le miroir de la salle de bain. Longtemps, je n’avais pas compris que ce corps d’enfant qui était le mien devait se transformer en un monstre de féminité, et lorsque la transformation entama sa course, je me retrouvai terrifiée et paralysée. On pensait que je me cachais du regard du monde sous d’amples vêtements, mais il n’en était rien : je me cachais de moi-même. « Tu serais tellement plus jolie si tu faisais ceci ou cela » étaient les indices : je m’évertuais à faire tout le contraire de ce que l’on m’indiquait, griffant, mutilant et étouffant ce corps qui n’était pas le mien.

« Tu as de si jolies mains, je ne pouvais pas m’empêcher de les fixer encore et encore, alors que je n’osais pas encore venir te parler ».  Ses mots, ses gestes et son regard caressant guérirent quelque chose en moi, stoppant net la destruction que j’avais prévu de compléter sur ce corps étranger dans lequel je vivais, le jour de mes dix-huit ans. Elle se contentait d’avoir ce corps farouche près d’elle, sans chercher à le posséder, en regardant pour la énième fois Fried Green Tomatoes, sa tête posée sur mon épaule. C’est à ce moment que je su que je l’aimais, à notre manière peu conventionnelle que nous avions de nous aimer.

Jamais je ne lui parlai des tribulations liées à ce corps qui était censé être le mien, car je ne savais pas parler. Elle m’écrivait de longues lettres faisant l’éloge de mes mains, de ma peau, de mon odeur, des lettres que j’ai lu et relu, quand la pulsion de me blesser moi-même m’assaillait à nouveau. Elle ne su jamais, cela non plus, que ce fut grâce à elle que je décrochai enfin la serviette qui couvrait le miroir de la salle de bain. Si elle pouvait y voir de la beauté, peut-être pourrais-je le faire, moi aussi.

« Vous ne pourrez pas aimer quelqu’un d’autre à moins de vous aimer vous-même », qu’ils disent. Cette phrase, vraiment, n’a jamais eu de sens à mes yeux.

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Soulagement

Car l’année maudite est passée. Car je n’ai plus retouché à une seule cigarette. Car je ne suis pas retombée en dépression. Car mes yeux se sont ouverts ce matin. Car aujourd’hui, mon coeur est plein d’espoir, et que c’est inespéré. Car le soleil se lève dans une heure, et que je serai là pour l’accueillir. Car mes chats sont là, joyeux, casse-couilles et débordants de santé.

Car il continue de respirer, lui, encore plongé dans son sommeil, dans le lit.

Car finalement, je suis aimée, que je sens cet amour m’enveloppant tel une couverture chaude au milieu de l’hiver. Car j’aime aussi, et que j’ai découvert que mon coeur ne connait pas de limites. Car elles sont si nombreuses, autour de moi, à avoir tenu bon, à avoir combattu avec force, malgré le poids qui nous écrase toutes.

Car je suis debout et éveillée, et que j’en pleurerais de joie.

Cartable

5h31 du matin. Je ne me suis jamais couchée. Pas à cause de la panique nocturne, celle-là, les petites pilules du bonheur l’ont envoyée aux oubliettes, du moins, pour l’instant.

Couchées dans son lit, ma soeur et moi égrenons les prénoms et les destins des filles de notre enfance et de notre adolescence, dans l’obscurité. J’ignore pourquoi, mais nous avons commencé cette liste par Jennifer, en classe de cinquième, là-bas, au collège de la cité : ses lunettes encrassées, ses cheveux jamais lavés, ce mélange de salive et de mie de pain au coin des lèvres, l’odeur répugnante qui imprégnait absolument toutes ses affaires. La maltraitance qu’elle subissait de la part de son père et de son petit frère, un soupçon d’inceste, je crois. À un moment, je me demande à voix haute comment les profs ont-ils pu côtoyer pendant si longtemps notre camarade sans s’inquiéter de son état. Ma soeur répond: « Mais chez nous, il y en avait tellement, des Jennifer, c’était juste normal ».

Normal les coups, oui. Mais aussi le ménage des cages d’escaliers après le collège, pour nourrir la famille ou payer ses drogues. Normal d’obéir quand le père te retirait du système scolaire à 16 ans, l’âge légal enfin arrivé, pour que tu sois enfin une bouche en moins à nourrir. C’est vrai que tout cela nous paraissait normal, on ne savait même pas que la fac, ça existait. Ma soeur et moi aussi travaillions en dehors des cours, même si on a commencé tard par rapport à la moyenne, 12 et 13 ans environ.

Ma soeur me raconte ses souvenirs d’adolescence et j’ai l’impression de le l’avoir jamais côtoyée pendant cette période : les copines, sécher les cours, les garçons, se rebeller contre l’ordre imposé par le patriarche, mais en douce, sans se montrer. Moi, j’ai le souvenir de moi-même en tant qu’ado morne et indifférente, mal dans sa peau, sans trop d’amis. Combien de fois ai-je failli abandonner le lycée, considéré chez moi comme « des hautes études », « inutile ». Le sacrifice des parents, le regard soupçonneux des voisins : pourquoi n’est-elle pas en train de rapporter de l’argent à ses parents?, pour qui elle se prend? Et tous ces « bourges » du lycée, qui désertaient progressivement les salles de cours pour devenir maçons, femmes de ménages ou se marier. Et tous ces profs qui nous traitaient comme des idiots. Sauf moi, parfois, la bonne élève conformiste, celle qui savait parler et écrire le français, la petite exception.

Je regarde mes candidatures aux postes de contrats doctoraux. Les félicitations du jury. Voilà ce qu’il faut faire, on m’a dit, et je le fais, même quand je suis épuisée, parce que c’est comme ça que je suis habituée à avancer : de manière automatique, sans me regarder, sans me rebeller, sans faire de bruit, toujours surprise qu’on trouve un intérêt dans ce que je fais. Je joue la carte de la meuf qui s’assume et qui assure, qui ne se laisse pas intimider, car c’est la facette la plus pratique de ma personnalité. Mais, au fond de moi, je suis toujours cette bonne élève conformiste dont le cartable est trop lourd pour ses frêles épaules.

Miroir

Miroir

Je me lave les mains et lève le regard vers le miroir. C’est donc ça? Ne pas être Blanche?

J’entends R. qui rit en me racontant les nouveaux potins. Allongées sur son nouveau lit, nous nous faisons des films en pouffant comme des ados : et si Unetelle finissait par sortir avec Untel? Oh là là, t’imagines? C. serait folle de rage. Mais est-ce qu’Untel sait que s’il s’embarque dans une relation avec Unetelle, il doit aussi se coltiner toute notre bande de fous et de folles à lier? On pouffe davantage en imaginant tous les scénarios possibles. Des scènes quotidiennes de ma vie, rien ne semble avoir changé et pourtant, tout a changé.

C’est donc ça, le décalage culturel. Appartenir à une ethnie tout en passant inaperçue parmi les Blancs. Lire et entendre les propos xénophobes, les clichés, sans comprendre la force de la blessure qu’ils infligent. Parce que les Gitans, nous ne sommes pas Blancs? Première nouvelle. Pourtant je suis métisse, plutôt pâle et sédentarisée depuis un moment. Je fais des hautes études. Certes, on pense parfois que je viens du Maghreb, mais mon prénom n’a pas de consonance arabe. Je suis Blanche. Non?

Oui mais les Blancs ont une culture qui m’est étrangère, en réalité. Ils sont ancrés quelque part et moi je ne l’ai jamais été. Leurs parents ne les ont pas mis en garde contre les démons, la magie noire, leur famille ne leur a pas cherché un mari dès l’âge de quatorze ans. Leurs mères ne leur gardaient pas une robe de mariée prête à l’emploi. Ils ne savent pas danser, à moins d’avoir fait le Conservatoire ou une académie privée. Ils ne dansent pas, ne chantent pas, et quand ils s’y essaient, ce n’est pas très plaisant à voir. Leurs vieux moisissent dans des maisons de retraites. Leurs femmes ne sont pas tiraillées entre le désir d’émancipation et le maintien des traditions, d’une identité. S’ils peuvent aller dans différents pays et parler leur langue, c’est parce que leur pays a colonisé une partie du monde, pas parce que leur peuple a erré à travers le monde, fuyant l’esclavage et l’extermination. Quand leurs jeunes gauchistes parlent de faire des « récups » et de « l’autogestion », ils mettent des mots sur des pratiques que j’ai connues toute ma vie. Alors non, c’est un fait, nous ne sommes pas issus du même peuple.

Pour moi, être Blanc était avant tout une couleur de peau, des traits physiques. Je découvre que ce n’est pas le cas. Et je ne sais pas quoi faire de cette toute nouvelle information. Je suis face au miroir et j’observe mon visage, mes cheveux. C’est cheveux que ma mère et mon père me disaientt de lisser et de garder courts, parce qu’autrement « je faisais trop gitane », « ça ne fait pas pro, personne ne voudra t’embaucher ». Je pense à toutes mes amies d’enfance, mariées et mères plusieurs fois depuis bien longtemps, ne comprenant pas mon souhait de faire des études, alors que j’étais fiancée, jadis. Je songe à ces années passées à m’assimiler, et à cette identité qui est restée enfouie en moi, me lançant des piqûres de culpabilité. Et à cette incompréhension si intime, lorsque je m’identifiais à des expériences de personnes racisées, cette voix qui disait « mais ce n’est pas possible, tu fantasmes, tu es folle ». Je n’ai jamais vécue autrement qu’entourée de Gitans, de Gitanes, avant de venir en France. Les gens autour de moi ont presque la même couleur de peau que nous, comment pouvais-je savoir que nous étions en fait si différents?

Pourtant, les indices étaient là, mais d’une évidence telle qu’elle ne surent attirer mon attention. Quand je rencontre d’autres Gitans non francophones, que nous parlons le caló ou le romaní, la surprise des Blancs en me voyant communiquer dans une langue qu’ils ne comprennent pas, qui ne ressemble à rien qu’il n’aient entendu, avec des personnes venant de différents pays. Leur surprise quand ils apprennent que les Gitans, nous parlons et comprenons également plein de langues, bien plus que leurs diplômés en Commerce International. Mais pour moi c’est tout simplement évident, et les Roms en France sont encore plus clairs de peau que je ne le suis. Comment pourrions-nous ne pas être Blancs? Mais nous ne le sommes pas. Je ne suis pas très perspicace et j’en prends l’ampleur aujourd’hui. Il y a bien trop de choses qui m’échappent concernant nos identité, comment on nous perçoit dans ce pays, loin de mon Andalousie. J’ai l’impression d’avoir compris quelque chose après tout le monde, moi, la première de la classe, et c’est très gênant. Mon amour du premier degré me fait voir la hiérarchisation raciale comme un alignement de crayons de couleur, et c’est très gênant.

Oui, je suis gênée d’être aussi niaise, moi qui me crois plus intelligente que tout le monde à mes moments les plus mégalos. Comme me dit R., « je crois qu’il n’y avait que toi qui ne le savais pas, ma chérie ». Alors je me regarde dans le miroir une dernière fois, je regarde mes cernes après cette nuit passée à ressasser tous les indices que j’aurais dû voir depuis que je suis dans ce pays, mes cheveux sagement domptés, ma peau mate, car je sais qu’en sortant de cette salle de bain je ne pourrais plus me regarder à nouveau comme la Blanche que je croyais être.

TOC

TOC

Je n’ai jamais été stressée concernant l’hygiène. Depuis sept mois, je passe pour une maniaque absolue en la question auprès de mon entourage. Mais c’est qu’entre-temps, il y a eu les TOCs.

J’ai vécu dans la forêt, sans trop me soucier des bestioles qui grouillaient autour de moi. J’ai enfilé un bonnet sale en pleine épidémie de gale (oui, ça existe encore…). J’ai passé des jours sans m’approcher de la douche. J’ai dormi avec des chaussettes sales. J’ai bu dans les verres d’autrui. j’ai fait tous ces trucs et bien d’autres que vous trouverez sûrement répugnants. Comme je l’ai dit, je n’ai jamais été à cheval sur les germes, la poussière ou les parasites.

Ça a commencé une nuit, juste après m’être fait agresser. Je sortais de la douche, dans un état second, lorsque quelque chose attira mon attention : des corps étranges sur mon pyjama. Avec le recul, je me dis que ça devait être des peluches, rien de très grave. J’ai commencé à inspecter frénétiquement tous les tissus de mon appartement, à la recherche d’un tissu propre, immaculé, afin de me sécher. Je n’en trouvai pas. On était en janvier, la fenêtre était ouverte, il faisait un froid intenable, et je me retrouvais debout sur la moquette, incapable de bouger, en pleurs. Je ne me souviens pas de ce qu’il se passa ensuite. Je sais juste que je m’engouffrais dans une longue spirale infernale de nuits blanches et de psychoses. Je sentais des parasites qui grouillant sur mon corps, juste avant de m’endormir, j’allumais la lumière, paniquée, et rien. Un matin, après une nuit blanche, épuisée et désespérée, j’appelais mon copain en pleurs, lui disant que mon appartement était envahi par des parasites. Il me proposa de venir me reposer chez lui, mais je refusai, car j’avais peur de le « contaminer ». Je me sentais sale, coupable, hors de contrôle et au bout du rouleau. Il finit par me convaincre, en arguant que je pouvais me déshabiller dans sa douche et qu’il me prêterait des vêtements. je finis pas accepter, et une fois dans son lit, je dormis plusieurs heures d’affilées. Je dormirai plusieurs jours chez lui, ne rentrant que pour nourrir mes chats et commencer à vider mon appartement.

Quand le désinsectiseur vint inspecter mon logement, quelle ne fut pas ma surprise en l’entendant déclarer qu’il n’y avait pas de parasites. Au pire, il y avait des mites, mais il était impossible de les sentir sur soi, et leurs larves ne se nourrissent que de peaux mortes. Sauf qu’entre-temps, j’avais arraché la moquette et jeté mon canapé. Rassurée par la preuve empirique, j’entrepris de remeubler mon appartement et j’y installai un nouveau sol, une imitation parquet (merci Stephan Plaza).

Sauf que ça recommençait. Les mêmes sensations, les nuits blanches. Je devins insomniaque. Je passais l’aspirateur tous les jours, enlevais mes vêtements en rentrant chez moi et les mettais sous vide. J’étais devenue folle (mais ne l’avais-je pas toujours été?). J’étais Bree de Desperate Housewives, en moins bonnasse et en plus maniaque (si seulement j’avais pu me payer les mêmes bouteilles de Chardonnay qu’elle). Des angoisses de mort me traversaient en plein milieu d’un rêve, quand je parvenais à dormir, et je me réveillais en sursaut, en larmes et en sueur. Finalement, et sans trop de surprise, j’atterri un matin aux urgences psychiatriques.

Face à la psy, je m’effondrai et lui racontai tout. La première agression, l’été dernier. Le déni face à une agression sexuelle infligée à l’une de mes meilleures copines. Mon impuissance. Le fait que mon tour était venu. Les menaces de coups, les cris. Le fait que tout cela ait provoqué une prise de conscience sur les violences conjugales subies un an plus tôt. Le gaslighting. Les violences subies étant enfant. Ma peur du noir, ma panique lorsque le soleil se couche. Elle était ulcérée, et pourtant je pense que les psys en entendent des belles dans leur cabinet.

Elle me parla de la parasitose hallucinatoire. De stress post-traumatique. Me prescrit des somnifères et m’ordonna d’aller voir un psy qui pourrait me suivre. Je rentrai chez moi et dormais pendant des jours.

Cette spirale infernale pris fin, progressivement. Je ne suis pas encore guérie, je le sens. Mais j’ai fini mon mémoire. J’ai encore plein de projets stimulants. Même si je dors avec une veilleuse et j’y vais doucement. J’ai relu toute la saga d’Harry Potter, qui a un effet thérapeutique assez conséquent. Quand je ne travaille pas, je lis des romans, je parle au téléphone, je bois du thé avec d’autres fous / folles sous psychotropes, ou je vais chez mon copain pour piocher des sorbets aux fruits rouges dans son congélateur, et nous discutons pendant des heures. Cet été je vais aller à Londres, et c’est un grand pas pour moi que d’oser dormir ailleurs que chez moi ou chez lui.

Le TOC peut être vraiment handicapant, et je suis contente d’être parvenue à en atténuer les symptômes. Mais il y a quelque chose de profondément révélateur dans le TOC. Dans mon cas, c’était un besoin de changement. Quand je mis mon ex à la porte, je changeai toute la déco mais l’essence de notre appartement commun restait la même : une moquette sombre, un vieux canapé qui fait la tronche, des objets accumulés, trop de vêtements, trop de trop. Après cet épisode, le décor a profondément changé : plus aéré, plus lumineux, plus cosy et minimaliste, il n’y a plus une trace de cette vie commune. Le lit contre lequel il cognait quand il s’énervait a disparu, le canapé sur lequel il passait des heures aussi, la pièce respire l’ordre, la propreté et le confort. De toute façon, ce studio n’a jamais été conçu pour vivre à deux. Même le chat a abandonné ses vieilles habitudes, il ne miaule plus de manière stridente pour sortir mais attend sagement qu’on lui ouvre ou bien gratte doucement à la vitre.

C’est comme si le TOC avait révélé quelque chose de douloureux, d’indicible, comme si mon corps entier, après avoir pris pleinement conscience de la violence vécue dans ce décor, refusait d’y vivre une seule seconde de plus, de dormir une nuit de plus dans notre ancien lit commun, comme s’il fallait exercer une sorte de purification pour continuer à vivre entre ces murs.

Mais cela, bien sûr, n’est concevable qu’a posteriori, car quand on est entrain de tournoyer dans la spirale infernale, on ne cherche qu’à fuir, et pas à comprendre.

Corps

Corps

C’est ce point final au dernier chapitre. Ce point qui te dit « Tu l’as fait, tu as réussi ». Et là, le corps qui se relâche et déclare la grève générale. Ce corps que j’avais pourtant l’impression d’avoir appris à dompter. Il m’obéissait, j’avais pourtant pris les commandes.

Il y a ce moment où je fais la brasse, ce déclic : d’un coup, tout devient facile. Les abdos gainent le tout, mes bras sont légers, mes jambes me propulsent, tout est fluide, je sens dans mon corps la perfection, ces mouvements synchronisés sans peine qui me font traverser l’eau et me procurent un sentiment d’exaltation.

Il y a le sommeil, si longtemps altéré par les peurs, par la psychose, qui grâce à un petit coup de pouce chimique momentané est revenu, tranquillement, à heure fixe et d’une durée raisonnable, et qui s’échappe doucement cinq minutes avant la sonnerie du réveil.

Il y a le café, bien sûr. Cette tasse fumante près de l’ordinateur, toujours la même dose, toujours la même marque, toujours le même effet revigorant quand il est avalé, toujours ce goût délicieusement amer qui annonce une matinée productive, des pages à écrire, des citations à vérifier, un travail qui se construit petit à petit.

Il y a ce paquet de cigarettes au fond d’une boîte dans la cuisine, encore emballé depuis plusieurs mois, auquel je n’ai pas touché, depuis que mon corps m’a dit « Assez! » et qu’il a refusé de retoucher à une seule sucette à cancer, après une nuit passée à boire du vin, à fumer et à ricaner avec ma soeur devant les replays de « Les Anges à Hawaï ». Cet arrêt auquel je ne croyais pas, qui a duré, finalement.

Il y a les antidépresseurs sur la table de la cuisine. Ces petites pilules magiques qui ont éradiqué la panique nocturne, les crises d’angoisses, les phobies envahissantes du quotidien. « Juste pendant une courte période », dit la psy, mais c’est comme si mon ancien moi était à des années lumières d’aujourd’hui. Je ne panique plus à la vue du moindre insecte. Je ne panique plus quand je me trompe de ligne de bus. Je mange, je dors. J’écris. J’ai fait mon deuil.

Et là, ce point final. Et c’est mon corps qui s’effondre : je dors, je grignote, et je re-dors. C’est comme si je n’en n’avais jamais assez du sommeil. J’ai envie d’une clope, mais je ne la fume pas. J’ai oublié la dernière fois que j’ai regardé mon emploi du temps de tâches ménagères. Je n’ai pas lavé les draps depuis deux semaines, et le mieux, c’est que je m’en fous. C’est comme si mon corps et mon cerveau s’alliaient pour me dire « Eh oh, on a pris cher ces derniers mois, on tenu quand même, on t’a pas boycotté tes projets, maintenant on prend des vacances, à tôtbien bb ».

Alors je les laisse faire, en me disant que ces vacances, quand même, ils les ont pas volées.

Aube

Aube

Il est 5h du matin. Mes yeux viennent de s’ouvrir. Il fait encore noir, dehors. Je regarde l’heure et lâche un soupir, soulagée. Bientôt le jour. Bientôt l’aube. La lumière.

Je déteste l’obscurité. Je déteste me réveiller dans le noir. Dès que le soleil se couche, mon pouls s’accélère. Cette lueur macabre lors de la pleine lune. Ce silence. Les terreurs de l’enfance qui reviennent. Mais il est 5h du matin et c’est le printemps, le soleil se lève bientôt, je n’ai pas peur.

Je pense à ce titre, La promesse de l’aube, de Romain Gary. C’était quoi, déjà? « Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne saurait tenir », quelque chose dans le genre.  Je fixe la fenêtre en écoutant les premiers gazouillis des oiseaux, guettant les premières lueurs du jour. Le titre tourne en boucle dans la tête, « la promesse de l’aube », « la promesse de l’aube », « la promesse de l’aube », et là, dans un premier degré littéraire indigne d’une apprentie chercheuse, je saisis l’ampleur du terme, le fais mien, et tandis que le ciel à ma fenêtre s’éclaircit peu à peu, mes yeux se referment et je plonge doucement dans un sommeil paisible, enfin.